samedi 16 avril 2016

Trois vues de La Jetée

En 1974, Tomoyo Kawai a ouvert le bar La jetée. Pour les cinéphiles, il s’agit du bar le plus célèbre du Japon. C’est lui que Chris Marker appelle toujours « le petit bar de Shinjuku », comme s’il n’arrivait pas à se résoudre à prononcer le titre de son propre film. C’est depuis La Jetée  qu’il a dans Le Dépays cette phrase sublime : « D’autres ce soir boivent peut-être à la mort des rois, à la mort des empires. Nous à Shinjuku, nous buvons à la mort des chats et des chouettes. » 
Je ne sais pas quelle fut la progression de la popularité de La Jetée mais je suppose qu’à ces débuts il était surtout fréquenté par les cinéphiles et gens du cinéma japonais et que peu à peu Coppola ou Wenders devinrent ses habitués et que se développa la mythologie des bouteilles dessinés et signées. Il faut savoir que dans les bars de Tokyo on peut acheter une bouteille de saké, la laisser là et permettre ainsi à ses amis de boire en son absence. La Jetée n’apparaît que brièvement dans Sans Soleil, et seuls les habitués peuvent la reconnaitre, comme si Marker voulait préserver son jardin secret. Si le film est sorti en 1982, on ne peut pas déterminer précisément quand ces images ont été tournées. 



En 1982 également, Wim Wenders dans Tokyo-Ga filme Golden Gai mais semble passer ses nuits à s'étourdir dans le vacarme des billes d’acier des pachinkos de Shinjuku. 


Il tourne cependant à La Jetée, séquence précieuse puisque Chris Marker y apparaît, jouant à cache-cache derrière des dessins de chats et de chouettes.


La troisième apparition de La Jetée, en 1982 encore, est plus intrigante : il s’agit de La Truite de Joseph Losey, et Golden gai est l’endroit  où Frédérique et le jeune serveur Japonais commencent leur nuit. C’est l’occasion de découvrir le Golden Gai du début des années 80, avec les mama-san, toutes des travestis, attendant leurs clients devant la porte des bars. 


Si l’on trouve encore certains travestis « historiques » à Golden Gai et même une relève comme la bande sympathique et turbulente du Jan June, en revanche aucune ne racole les clients. Pour ce qui est des plans de La Jetée, on se demande encore comment une équipe technique a pu rentrer dans le bar minuscule qui ne compte qu’un comptoir et un petit coin « salon », ce qui en fait malgré tout l’un des plus spacieux du quartier.


Cela fait donc 42 ans que La Jetée est ouverte et que ces quelques mètres carrés sont le trait d’union entre le Japon et nous, d’où que l’on vienne. Après avoir gravi l’un des escaliers plus rudes du Japon, on pousse la porte et Tomoyo nous dit : « Bienvenue à Tokyo ! ».

jeudi 14 avril 2016

Encore une histoire de fantômes à Golden Gai

Ce bar de Golden Gai, je n’y suis allé qu’une fois, en janvier 2012, la veille de mon retour à Paris. Il ne se trouvait pas dans les cinq rues parallèles, mais dans celle, transversale, qui débouche sur un parking. Comme d’habitude, j’y étais entré par hasard et seul, ce qui pour moi est toujours la meilleure façon d’explorer cette ruche de 200 échoppes agglutinées dans une superficie que je ne suis toujours pas arrivé à mesurer. 
Le dimanche, la moitié des bars sont éteints, les Américains ont disparus et le quartier retrouve quelque chose de ténébreux et clandestin. Je pense parfois que ces bars qui m’apparaissent fermés sont en réalité ouverts mais pas pour moi : pour un peuple invisible, les fantômes de Golden Gai, buvant l’alcool fantôme que leur servent des mama-san fantômes, écoutant des disques fantômes, caressant les chats qui eux n’ont pas besoin d’être des fantômes pour habiter les deux mondes. Un moment d’étourderie, une porte laissée ouverte alors qu’elle ne le devrait pas et on peut basculer dans ce Golden Gai fantôme et ne plus trouver la sortie. On y verrait peut-être Hans Buruma, ce spectateur hollandais qui a disparu à l’intérieur d’une pièce de Terayama (voir ici). 
Cette nuit-là, c’était comme si le temps était rayé. Il y a eu d’abord cette jolie jeune femme en kimono que je rencontrais à l’Albatross, puis dans deux autres bars, son verre de saké déjà devant elle, et me souriant malicieusement. Comment faisait-elle pour me précéder, alors que je la laissais derrière moi et ne faisais que traverser une ruelle ? Et si j’avais fait le chemin inverse, l’aurai-je retrouvé dans chacun des bars ? Mais les yokaïs sont susceptibles et qui essaye de les prendre au piège de leurs espiègleries s’attire immanquablement leur colère.
Au Baltimore, je faisais une autre rencontre : une fille qui guidait un salaryman de province dans Kabukicho, et qui, ne pouvant entrer dans les bars à hôtesses, attendait là son appel. Au bout d’un moment, nous avons réalisés que nous nous étions rencontrés deux ans auparavant, au même endroit sans doute. Sans que l’on sache très bien pourquoi, cette découverte nous laissa un moment interloqué.  Elle s’en alla retrouver le salaryman de province et je poursuivais ma nuit au bar Hécate, dont le nom me fascine puisqu’il est bel et bien inspiré du film de Daniel Schmid. Oublié chez nous, Hécate maîtresse de la nuit a connu un certain succès au Japon, et je m’amuse parfois à imaginer d’autres bars qui se nommeraient La Paloma, L'Ombre des anges, Visage écrit ou Le Baiser de Tosca… Là, une autre femme en kimono : la mama-san qui semblait sortir de Quand une femme monte l’escalier de Naruse. 

La barmaid, avec sa coiffure à la Françoise Hardy me semblait familière, et pour cause nous nous étions déjà rencontrés… deux ans auparavant. Je m’amusais à imaginer, qu’envoûté par le jolie yokaï, je vivais le remake d’une autre nuit, vieille de deux ans et rencontrais les mêmes personnes dans le même ordre. Il faut dire que les veilles de retour en France sont toujours particulières et on aurait envie, plus que jamais, de ne jamais voir le bout de la nuit. Alors pourquoi ne pas être pris dans une boucle pendant quelques heures, quelques jours, quelques années ?
La nuit malgré tout avançait et je poussais la porte du dernier bar. Je n’y étais jamais allé, m’arrêtant généralement au Darling et ne poussant pas jusqu’à l’angle de la rue. L’intérieur était coquet, avec son canapé rouge, ses napperons, son miroir au cadre doré, et sa barmaid toute en dentelles blanches qui dormait sur le comptoir, le front contre le bras. J’avais l’impression d’entrer à l’intérieur d’un conte. La princesse était en fait passablement soule. Une fois réveillée, nous avons parlé de Terayama puisque le bar, qui lui était dédié, était aussi le repaire de troupes représentant ses pièces. 
D’une étagère, elle a sorti un livre : le catalogue du musée Terayama à Aomori. « J’aimerai beaucoup vous l’offrir » m’a-t-elle dit en me le tendant.
Elle m’a aussi dit : « Vous avez trouvé l’endroit où être heureux. »
Un peu vague, je suis sorti dans la lumière gris-bleu du petit matin de Golden Gai et suis rentré à l’hôtel.
Plusieurs fois, j’ai poussé la porte de ce bar mais la jeune barmaid avait disparue. A sa place, une autre femme en dentelle, toute aussi soule mais usée et moins accueillante. Je ne m’y attardais jamais.
Il y a trois jours, un incendie a ravagé une rue de Golden Gai, laissant les bars éventrés et les murs noirs de suie. J'ai reconnu le bar de cette nuit de janvier.