lundi 28 mars 2016

L'érotisme noir de l'ére Showa


On aime dans le versant « noir » du roman-porno, les films de Konuma des années 70 comme La Vie secrète de madame Yoshino ou Femme à sacrifier, qui sont aussi des contes de terreur où les identités deviennent des masques et le monde un décor secrètement manipulé par des monstres sournois. On retrouve la même sexualité théâtralisée dans les revues érotiques de l’ère Showa. Des années 50 à l’orée des années 80, ces revues, parmi les plus belles du monde, étaient un incroyable champ d’expérimentations graphiques.
Les initiales SM que l’on retrouve sur certaines couvertures jouent sur l’ambigüité puisqu’elles désignent aussi les mots « Suspense & Mystery ». Confusion à peine hypocrite puisque dès les années 20 les récits policiers d’Edogawa Rampo comme La Proie et l’Ombre ou La Bête aveugle abondaient en éléments sadomasochistes. De même ceux du maître du roman SM Oniroku Dan, possèdent une dimension policière avec ces épouses bourgeoises contraintes à toutes les perversions par des maîtres-chanteurs, qui se révèlent in fine leur propre mari.  On retrouve cet alibi dans le magazine « Le lecteur moderne », consacré aux « femmes criminelles ». La veuve noire ou le couple criminel lesbien font bien sûr partie de l’imaginaire masochiste masculin. Les couvertures assemblent des portraits gouachés de femmes aux regards rusés, chuchotant on ne sait quelle machination.
De façon naïve, elles essayent de reproduire le style des pulps américains mais évoquent davantage l’érotisme lunaire des peintures de Picabia.

Au Japon comme en France, l’érotisme est intrinsèquement lié au surréalisme. Cette revue tout simplement nommée SM magazine (pour Suspense et Mystère bien entendu) a ainsi consacré une fascinante série de couverture à des mannequins que l’on croirait sortis d’un film de Mario Bava.
L’une des revues les plus étranges se nomme裏窓 ou Uramado, traduction japonaise de Fenêtre sur cour d’Hitchcock. Les premières couvertures sont classiquement celles de récits policiers mais déjà les motifs du genre sont fétichisés à l’extrême, annonçant les giallos italiens. Le téléphone est rouge-sang et son fil, transformé en corde, s’enroule autour de l’héroïne, sans doute la proie d’un maître-chanteur.
Ici un personnage féminin décadré, dont seul l’œil est visible, un collier rouge à son cou et une broderie énigmatique en forme de rose ceignant son poignet. Un encart isole le fétiche principal : une corde qui entoure sensuellement une main aux ongles rouges.  L’influence graphique est celle des revues de mode de l’époque et signale qu’au Japon le SM est une forme particulière de glamour avec ses modèles vedettes et ses parures, entre la haute couture et le prêt à porter.
Edité entre 1956 et 1964, Uramado connait plusieurs périodes dont certaines plus classiquement SM, avec des femmes pulpeuses en kimono, telles que Naomi Tani en sera la vivante incarnation.
D’autres couvertures font référence ouvertement au surréalisme.
A l’intérieur, les récits et photos relèvent d’un SM plus traditionnel mais toujours légèrement décalé. Ainsi ces photos où le corps est porté à la lisière de l’abstraction.
C’est là où la revue justifie son titre et l’emprunt à Hitchcock. Ce qui est excité chez le lecteur est le voyeurisme et l’envie de faire la mise au point sur la figure féminine. Celle-ci est rendu désirable par l’impossibilité d’assouvir pleinement la pulsion scopique. Cette autre série datant de l’année 64 est peut-être l’une des plus belles de son époque. Dans ces images, qui semblent tirées d’un rêve, le corps féminin, inaccessible, devient un détail de la composition. C’est moins le désir de se rapprocher qui est mis en scène que le regard dominateur du spectateur, observant cette femme retenue captive d’un paysage.



samedi 19 mars 2016

Lafcadio Hearn et la littérature insecte



Il y a bientôt 10 ans lors de mon premier voyage à Tokyo, j’entendais dans la nuit d’août une sorte de grésillement ininterrompu, un peu métallique, que j’attribuais naïvement aux lignes électriques apparentes. Tout me semblait tellement irréel qu’au fond Tokyo pouvait avoir un son n’appartenant qu’à lui. Lorsque j’ai appris qu’il s’agissait du chant des cigales, j’ai trouvé la réalité encore plus étrange. Des cigales en plein cœur de Tokyo… 
Aout 2016. Une cigale à Shinjuku.
Le recueil de textes de Lafcadio Hearn consacrés aux insectes m’apprend qu’on dénombre au Japon sept variétés de cigales ou « sémi ». En été, j’entendais probablement  la « Mimmin-zémi » qui « se met à chanter au moment des grandes chaleurs » ou bien la « Tsuku-Tsuku-Bôshi » qui apparaît au « lendemain de la fête des morts » donc au mois d’août. Ces listes d’insectes avec leurs noms et leurs particularités font toute la poésie du livre et nous renvoient à ce Japon magique, toujours présent même au cœur des mégalopoles. On connait bien sûr Hearn pour ses kaidan ou histoires de l’au-delà, qui sont la base des récits de fantômes japonais. Hearn était un « folkloriste » mais il rajoutait une dramaturgie et des descriptions terrifiantes héritées de son Irlande natale, berceau de la littérature fantastique du XIXe siècle (Bram Stoker, Oscar Wilde, Sheridan Le Fanu). 
On comprend bien vite qu’Insectes est un nouveau recueil d’histoires de fantômes. Comme les spectres, les insectes cohabitent avec les hommes tout en demeurant la plupart du temps invisibles. J’en avais fait l’expérience avec mes cigales dont je n’entendais qu’une manifestation. Près du sanctuaire Meiji du parc de Yoyogi, je trouvais quelques cadavres sur le sol. Ce n’étaient que des enveloppes fragiles, vides et desséchées par la chaleur, comme si quelque chose qui était la cigale avait quitté  sa forme terrestre. 
L’autre correspondance entre les insectes et les fantômes est leur faculté à héberger les âmes des défunts. Ainsi ce grand papillon blanc, fantôme d’une adolescente, qui vient cueillir l’âme de son fiancé au moment de sa mort, cinquante ans plus tard.  Cet homme qui revient sous l’apparence d’une mouche pour demander un service bouddhiste et accéder à une réincarnation plus correcte. Et bien sûr il y a les lucioles, dont une variété se nomme « yurei-otaru » ou luciole fantôme. L’intérêt du texte est davantage ici économique que fantastique, Hearn nous relatant un véritable commerce des lucioles, enfermés dans des lanternes et servant à décorer les restaurants ou les banquets. La libellule est bien sûr toute désignée pour être dotée de facultés fantastiques : la « shôrai-tombô » ou « libellule des morts » servirait ainsi de montures ailée aux esprits. 
Comme il y a une littérature des fantômes, il y a une littérature des insectes, souvent sous la forme de poèmes, des hokku (première forme des haïkus) ou tanka. Ces quelques vers recèlent souvent une énigme dont Lafcadio Hearn nous donne la clé. Ainsi, pour exprimer l’amour caché d’une femme : « Quand tombe le soir, mon âme brûle plus ardemment que la luciole ; mais ce feu ne peut se voir et l’aimé reste insensible ».
Le moment le plus poétique du livre revient à Hearn lui-même dans le chapitre consacré aux moustiques. Il relate une polémique de son temps sur la forte affluence de moustiques dans les cimetières à cause des bols d’eaux laissés en offrande aux défunts. Mais peu à peu, comme si la mélancolie du mois d’août le gagnait, les moustiques sont oubliés, et Hearn pense à sa propre sépulture et au repos de son âme.
« D’ailleurs lorsque sonnera l’heure de mon départ définitif, j’aimerai être déposé dans l’un de ces vieux cimetières bouddhistes. Ainsi les fantômes qui me tiendront compagnie seront anciens et ne se préoccuperont ni des modes, ni des changements, ni des désintégrations de l’ère Meiji.  Le vieux cimetière au fond de mon jardin conviendra très bien. Tout y est beau, d’une beauté presque effrayante ; chaque arbre, chaque pierre y a été formé par un idéal si antique que nul cerveau moderne ne saurait le concevoir… et les ombres qui s’y cachent n’appartiennent ni à ce temps-ci, ni à ce soleil. »



Insectes de Lafcadio Hearn (Les Éditions du Sonneur), Traduction de l’anglais et préface d’Anne-Sylvie Homassel.
Le site des éditions du Sonneur ici

(illustration d'ouverture Keisai Eisen, période Edo)

vendredi 11 mars 2016

La Fille de Fukushima

Je l’ai rencontrée l’an dernier, un soir d'octobre à Golden Gai. Elle aurait pu être belle mais son visage était émacié, un peu grêlé, et sa peau trop bronzée presque brûlée. Très vite, elle m’a parlé de Fukushima et de toute façon il n’y avait pas d’autre sujet de conversation possible.
Elle travaillait dans une agence de ventes de programmes audiovisuels et un jour un collègue lui  a dit : « Tu es Japonaise et pourtant tu fais comme si Fukushima n’existait pas. » Alors, elle est allée à Fukushima. Elle m’a montrée des photos sur son téléphone : les ruines que plus personne ne filme, les maisons abandonnées et les intérieurs détruits, non par le tremblement de terre mais par les animaux sauvages qui s’y introduisent. Elle m’a aussi parlé de ce petit commerce de la mort : les paysans qui malgré le danger des radiations restent à la lisière de la zone interdite pour percevoir des primes.  
Peu à peu, malgré l’intérêt de son témoignage, je voyais se dessiner son rapport personnel à Fukushima. Cela faisait moins de deux ans qu’elle avait eu cette révélation et depuis multipliait les voyages. Son corps avait emmagasiné les radiations et par deux fois elle avait dépassé la limite. « Je crois que je n’en ai plus pour très longtemps, et l’an prochain je serai peut-être morte d’un cancer. » Sur l’écran du bar, passait Mad Max Fury Road. « Je l’ai vu 16 fois » m’a-t-elle dit en montrant l’écran. Pour elle ce monde complètement ravagé existait déjà à Fukushima. « Au début, je voulais m’informer, Maintenant ce n’est même plus le Japon mais le monde entier que veux mettre en garde. » 
J’ai essayé de lui parler de Land of Hope de Sono Sion mais je me suis rendu compte qu’elle ne m’écoutait pas, et répétait son discours en boucle. Peut-être depuis le début me voyait-elle à peine. Bien sûr, elle devait être soule mais plus profondément c’étaient les radiations qui étaient devenues sa drogue. Dès le lendemain elle repartait là-bas, comme aimantée. Au fond, elle était aussi la proie d’une addiction plus ancienne, celle de Tokyo à l’électricité. La drogue est un mode de vie, écrivait Burroughs et l’électricité implique aussi un mode de vie, dans ces quartiers où la nuit est éclairée comme le jour et où la palpitation des néons efface la fatigue. Et ces fils électriques découverts qui sont comme les veines visibles de la ville où circule son énergie vitale. Fukushima Daiichi représentait alors pour la jeune femme la source la plus puissante d’électricité du Japon, et elle allait là-bas s’en charger jusqu’à l’overdose.